Revue associative et participative

une invitation à exprimer ta sensibilité, ta couleur, ton essence

Tout petit, j’étais d’une nature volontiers rêveuse, je fréquentais la nature d’un peu trop près, des objets bizarres naissaient entre mes mains… J’avais déjà tout pour inquiéter une société qui savait exactement ce qui était bien pour moi. Très tôt, on m’appela l’« artiste ». Mais, j’ai vite compris que ce n’était pas un compliment. Alors « on » s’est attaché à redresser tout ça.

J’avais plutôt des facilités à l’école, je n’ai pas eu la chance de faire un cancre décent. Séduit par les raisonnements bien menés, je me suis laissé entraîner vers les arcanes fascinants des sciences. Les plaisirs qu’une situation sociale enviable peut apporter m’ont anesthésié.

Vu d’aujourd’hui, le prix de ce formatage me semble démesuré ; laminage de ma sensibilité, annihilation de mes singularités.

En 1992, un drame familial a ébranlé ma destinée ; la mort de Françoise, la maman de mes deux enfants (5 et 8 ans) m’a acculé à me reposer les questions existentielles.
C’est sans doute ce qui a semé la graine de ma future métamorphose professionnelle. Constatant que je ne vivais quasiment que dans le « faire », et quoique jouissant d’une carrière pleine d’avenir et socialement gratifiante, j’ai perçu que je n’ « étais » pas essentiellement un ingénieur, ou du moins pas suffisamment pour que cela comble ma vie. Mais alors, qui « étais-je » ?

Pour le découvrir, je me suis préparé à une évolution, éventuellement radicale, visant à pratiquer un métier  propre à refaire éclore ce qu’il me restait de profond et qui me permettait de me réapproprier et de laisser s’épanouir  une sensibilité artistique jusque-là étouffée.

Une activité en rapport avec la terre est rapidement envisagée comme une évidence. Après une formation professionnelle, je me suis installé dans  mon lieu actuel, très isolé, où j’ai passé plusieurs années dans une forme d’ermitage qui m’était indispensable pour me rencontrer de nouveau, enfin !

Avant 2010, alors que je fréquentais l’argile de très près depuis trente ans, je n’explorais la sculpture qu’avec appréhension ; mes tentatives pour créer une œuvre vivante et animée se faisaient dans la douleur. Il m’a fallu un petit miracle pour m’engager dans cette voie.

Cette « révélation » vint de la rencontre avec une femme s’offrant d’une manière exceptionnelle… Cette façon inouïe de se mouvoir, posant naturellement chaque geste dans un mouvement d’une extrême lenteur, mouvement extérieurement visible et surtout mouvements intérieurs sensibles, révélant une infinité de nuances dans les émotions et laissant filtrer les reflets de la déesse qui l’habitait… J’avais été radicalement illuminé… Alors mes mains ont été saisies d’une créativité affranchie, indépendante de mes intentions.

Depuis lors, la sculpture a pris beaucoup de place dans ma production, puis quasiment toute la place.

La douleur a disparu. Il me suffit de m’imprégner de l’énergie subtile des mouvements de l’être qui s’expose, de rester attentif ce qui peut sourdre des forces mystérieuses que chaque femme recèle, et surtout de respecter cette Vie qui éclot dans la terre dans sa propre liberté en évitant d’imposer ma volonté et de laisser mon mental interférer.

Dès que la sculpture a pris sa propre vitalité, c’est elle qui me guide vers ce qu’elle entend devenir. Alors il n’y a plus qu’à suivre et laisser les mains faire, là où elles sont appelées, avec aussi peu d’intention et autant d’humilité que possible. C’est le moment d’étendre les antennes pour capter les messages subtils et les ondes délicates qui s’échangent entre nous.

Souvent, l’écho de la divinité féminine de la fécondité s’exprime librement, se traduisant parfois par l’épanouissement inattendu des hanches  de ce modèle pourtant si fin vu de l’extérieur. Alors, des puissances sacrées et mystérieuses arrondissent irrésistible de ce ventre que les yeux voient pourtant plat, ou alors une nécessité fondamentale fait apparaître miraculeusement un bébé au creux de ces bras en corbeille devant le sein offert.

De retour à mon atelier, vient ensuite la longue période de la gestation et de la croissance interne de l’œuvre. Dans le respect de cette Vie grandissante, je m’attache à rester attentif au « tempo » que me suggère chaque sculpture selon son propre rythme profond.

Quand le terme approche, c’est le moment de confier la sculpture parfaitement séchée à mon four, ce complice fantasque et imprévisible. La conduite de la cuisson est l’occasion d’une longue prière à ce dieu-démon du feu duquel j’implore l’accouchement d’une œuvre belle et viable.

Après les violences et les tourments de la chauffe et une longue période de refroidissement, l’ouverture du four, est une phase d’une intimité précieuse entre le sculpteur et sa nouvelle-née.

Je la prends, la caresse, l’ausculte, la nettoie et la cajole tout en même temps, émerveillé devant ce nouvel être vivant, autonome et déjà sur le chemin de sa propre aventure loin de l’atelier.

Vincent Tournebize

Vincent Tournebize